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Fonds evergreen : le private equity sans date de fin
Entrer et sortir d'un fonds de private equity presque comme d'un fonds actions : c'est la promesse des fonds evergreen, devenus en quelques années le premier format du non coté grand public en France. Une promesse réelle, mais encadrée — et qui a un coût.
Un fonds sans date de fin
Un fonds evergreen — on parle aussi de fonds perpétuel ou semi-liquide — est un fonds investi en actifs non cotés (private equity, dette privée, infrastructure) constitué sans durée de vie prédéfinie, ouvert en permanence aux souscriptions, et offrant des fenêtres de rachat périodiques strictement encadrées. Là où un fonds fermé classique vit environ dix ans puis se liquide, un fonds evergreen est conçu pour durer indéfiniment : en France, il est juridiquement constitué pour 99 ans renouvelables.
Le train et le métro
Le fonds fermé traditionnel fonctionne comme un train longue distance : une date de départ (la levée de fonds), un terminus (la liquidation, dix à douze ans plus tard), et une fois les portes fermées, plus personne ne monte en route. Le fonds evergreen fonctionne comme un métro : il circule en continu, chacun monte et descend aux stations prévues. Mais un métro a ses règles de flux — les rames ont une capacité limitée et, à l'heure d'affluence, l'accès au quai peut être temporairement fermé. C'est exactement le rôle des plafonds de rachat (les « gates ») dans un fonds evergreen : la sortie existe, elle est organisée, mais elle n'est jamais garantie à tout instant ni pour tout montant.
Sous le capot : un portefeuille qui ne s'arrête jamais
Trois mécanismes distinguent structurellement un fonds evergreen d'un fonds fermé.
Le capital travaille immédiatement. Pas d'appels de fonds étalés sur plusieurs années : la souscription est investie dès son entrée dans un portefeuille déjà constitué. Les produits des cessions ne sont pas redistribués mais réinvestis en continu, ce qui crée un effet de capitalisation. Conséquence directe : la courbe en J — cette phase initiale de performance négative typique des fonds fermés — est fortement atténuée, d'autant que beaucoup de fonds evergreen s'exposent via le marché secondaire et des co-investissements sur des actifs déjà matures.
La liquidité est fabriquée, pas naturelle. Les sociétés en portefeuille restent non cotées et illiquides. Pour honorer les rachats, le fonds conserve une poche d'actifs liquides (souvent 10 à 20 % de l'actif net) et plafonne les sorties, généralement autour de 5 % de l'encours par trimestre, parfois après une période de blocage initiale de un à cinq ans. La valeur de part est établie via une valeur liquidative périodique, calculée à partir de valorisations d'actifs non cotés — une estimation, pas un prix de marché.
Un cadre réglementaire récent a ouvert les vannes. En France, ces fonds prennent surtout la forme de FCPR ou de SLP, souvent logés en assurance-vie ou en PER. À l'échelle européenne, le règlement ELTIF 2.0, en vigueur depuis janvier 2024, a simplifié leur distribution aux particuliers dans toute l'Union.
Les chiffres traduisent cette montée en puissance. En France, les fonds non cotés destinés aux particuliers représentaient 14,5 milliards d'euros d'encours fin 2025, et les fonds evergreen en concentraient 72 % alors qu'ils ne pèsent que 29 % des véhicules (source : France Invest, étude sur l'accès des épargnants au non coté, avril 2026). En Europe, le cabinet Novantigo estimait les encours evergreen à environ 63 milliards d'euros fin 2024, avec une projection au-delà de 240 milliards fin 2028. Aux États-Unis, marché le plus mûr, PitchBook recensait fin 2025 environ 457 milliards de dollars d'actifs nets répartis sur 486 fonds semi-liquides — dont plus de la moitié lancés au cours des quatre dernières années.
Ce que le format change en pratique
Trois différences pèsent concrètement par rapport à un fonds fermé. Le ticket d'entrée d'abord : quelques centaines ou milliers d'euros en assurance-vie, contre souvent 100 000 euros minimum pour un fonds fermé souscrit en direct. La simplicité opérationnelle ensuite : une souscription unique, sans appels de fonds à piloter ni trésorerie à immobiliser en attente. La lecture de la performance enfin : un fonds evergreen se mesure comme un fonds classique, par l'évolution de sa valeur liquidative — un rendement annuel —, et non par un TRI et un multiple comme un fonds fermé. Comparer directement les deux formats sur un même chiffre n'a donc pas de sens.
Cette accessibilité a une contrepartie structurelle : la poche de liquidité et l'exposition à des actifs plus matures réduisent le rendement attendu par rapport à un fonds fermé équivalent. Fin 2025, les fonds evergreen français destinés aux particuliers affichaient un rendement annuel moyen de 6,0 % net de frais de gestion (source : France Invest) — solide pour un produit semi-liquide, mais en deçà des performances historiques des fonds fermés institutionnels.
Quatre réflexes avant de lire une performance evergreen
Semi-liquide ne veut pas dire liquide. Les fenêtres de rachat sont plafonnées et peuvent être suspendues si les demandes de sortie dépassent la poche disponible — c'est une protection du fonds et des porteurs restants, pas une anomalie. Aucun fonds evergreen de private equity distribué en France n'a encore traversé de crise de marché majeure : le comportement de ces mécanismes en période de stress reste à observer.
La valeur liquidative est une estimation. Elle repose sur des valorisations d'entreprises non cotées, dont la méthodologie et la fréquence varient d'une société de gestion à l'autre. Lire un rendement evergreen suppose de savoir comment et à quel rythme le portefeuille est valorisé.
Les frais méritent une lecture complète. L'étude France Invest d'avril 2026 mesure des frais effectifs de 2,47 % en 2025 sur les fonds grand public, auxquels s'ajoutent le cas échéant les frais du contrat d'assurance-vie. Le carried interest se déclenche par ailleurs souvent dès 5 à 6 % de performance annuelle, un seuil plus bas que le hurdle rate de 8 % courant sur les fonds fermés.
Le format est jeune. L'âge moyen des fonds grand public analysés par France Invest était de 3 ans et 7 mois, et une large part des fonds evergreen ont été lancés après 2023 : leurs performances affichées reflètent des portefeuilles encore en déploiement. La dispersion entre gérants, structurelle en private equity, s'applique ici aussi.
Aucun de ces points n'invalide le format : ils indiquent simplement ce qu'il faut vérifier — règles de liquidité, méthode de valorisation, structure de frais, ancienneté — avant d'interpréter un chiffre de performance.
À retenir
- Un fonds evergreen est un fonds non coté perpétuel, ouvert en continu, avec des sorties périodiques plafonnées — semi-liquide, jamais liquide.
- Le capital est investi immédiatement dans un portefeuille constitué : courbe en J atténuée, mais rendement attendu inférieur à un fonds fermé, poche de liquidité oblige.
- Le format domine désormais le non coté grand public en France (72 % des encours fin 2025, source France Invest), porté par l'assurance-vie et le cadre ELTIF 2.0.
Pour aller plus loin
L'étude annuelle de France Invest sur l'accès des épargnants au non coté (3e édition, avril 2026) est la référence chiffrée sur le marché français : encours, collecte, rendements et frais des fonds destinés aux particuliers, evergreen inclus.
Ne constitue pas un conseil en investissement. Les informations publiées sont fournies à titre purement informatif et pédagogique.