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Le venture capital : financer ce qui n'existe pas encore
Financer une entreprise sans clients ni chiffre d'affaires n'a rien d'irrationnel : un fonds de venture est construit pour ça. Son économie réelle, le poids du segment en France et en Europe, et pourquoi sa performance moyenne se lit avec précaution.
Trois millions d'euros pour une promesse
Deux fondateurs, un laboratoire universitaire, une molécule jamais testée sur l'homme. Pas de client, pas de chiffre d'affaires, une trésorerie qui tient douze mois. Un fonds signe malgré tout un chèque de trois millions d'euros contre 20 % du capital. Aucune banque n'aurait prêté : il n'y a rien à donner en garantie, et aucun revenu pour rembourser. L'opération n'a pourtant rien d'exceptionnel, elle se répète chaque année par centaines en France. Reste à comprendre pourquoi ce calcul tient debout.
Minoritaire, sans dette, sans garantie
Le venture capital — capital-risque en français, capital-innovation dans le vocabulaire statistique du secteur — consiste à prendre une participation minoritaire au capital d'une entreprise jeune, non cotée et rarement rentable, dont la valeur repose sur une croissance encore à démontrer. Le fonds n'apporte que des fonds propres et accepte, par construction, de perdre toute sa mise sur une partie de son portefeuille.
Le catalogue de l'éditeur
Un éditeur signe vingt manuscrits dans l'année sans savoir lequel se vendra. Une quinzaine couvriront à peine leurs coûts, quelques-uns trouveront leur public, un seul deviendra le succès qui financera tout le reste du catalogue. Son métier n'est pas d'éviter les échecs, inévitables et budgétés, mais d'être présent le jour où le best-seller se présente.
Un fonds de venture raisonne ainsi. Il ne cherche pas à limiter le nombre de pertes, il cherche à maximiser ses chances de détenir l'entreprise exceptionnelle. Les professionnels appellent cela une loi de puissance : quelques lignes portent l'essentiel du résultat, les autres comptent peu. Conséquence directe, la moyenne d'un portefeuille explique peu de choses. C'est la distribution des résultats qui décide.
L'arithmétique d'un portefeuille de venture
Un fonds de venture collecte l'argent d'investisseurs institutionnels et le déploie dans plusieurs dizaines d'entreprises par tours successifs. Sa durée de vie est fixée à l'avance, de l'ordre d'une dizaine d'années : les trois à cinq premières années servent au déploiement du capital, le reste à l'accompagnement des participations et à l'organisation des sorties — un rythme comparable à celui d'un fonds de LBO, mais sans dette au niveau de l'entreprise financée, puisqu'une société sans résultat ne peut pas payer d'intérêts. La performance ne peut donc venir que de la revente des participations, à un industriel, à un autre fonds, ou en bourse.
Les ordres de grandeur situent le segment. En France, les fonds de venture et de growth ont investi 6,3 milliards d'euros en 2025 dans 1 432 entreprises, en hausse de 26 % sur un an, et levé 6,9 milliards auprès de leurs souscripteurs pour 105 véhicules, selon la dernière étude Venture & Growth de France Invest ; côté gérants, une levée demande désormais 26 mois en moyenne, et les sorties restent le maillon étroit, avec seulement 1,3 milliard d'euros de cessions pour 369 entreprises sur l'année. À l'échelle européenne, le venture a représenté 20 milliards d'euros investis dans 4 827 entreprises, soit 57 % de toutes les sociétés accompagnées par le capital-investissement européen mais environ 15 % des montants, selon Invest Europe. Beaucoup d'entreprises, peu d'argent : c'est la signature du segment. Au niveau mondial, les investissements ont dépassé 500 milliards de dollars en 2025 contre 391,9 milliards en 2024, une progression presque entièrement portée par l'intelligence artificielle, avec moins d'opérations mais des tickets nettement plus élevés, selon le dernier Venture Pulse de KPMG.
Par où passe l'épargne d'un particulier
Historiquement, la porte d'entrée était le FCPI, souscrit en direct pour son avantage fiscal. Elle s'est déplacée : l'accès des particuliers au non coté passe désormais surtout par l'assurance-vie et par des fonds à capital permanent, les fonds evergreen. En 2025, 3,1 milliards d'euros ont été collectés auprès des épargnants sur l'ensemble du non coté, pour 14,5 milliards d'euros d'encours dont 72 % logés dans ces fonds evergreen ; les frais réellement appliqués ressortent à 2,47 %, selon la dernière étude de France Invest sur l'accès des particuliers au non coté. Ces chiffres couvrent toutes les stratégies, le venture n'en étant qu'une fraction.
Un changement récent modifie la donne. Depuis la loi de finances pour 2026, les versements effectués à compter du 21 février 2026 dans un FCPI classique n'ouvrent plus droit à réduction d'impôt sur le revenu ; seuls restent éligibles les fonds investis en titres de jeunes entreprises innovantes, les souscriptions antérieures conservant leur avantage acquis, précise Bpifrance Création. Pour la plupart des fonds concernés, la lecture d'une offre ne peut donc plus s'appuyer sur l'avantage fiscal.
Une moyenne, des quartiles, quarante millésimes
Le rendement publié du segment surprend souvent. À fin 2025, le TRI net — le rendement annuel effectivement perçu par le souscripteur, après frais — des fonds français de venture et growth ressort à 5,6 % par an depuis 1987, pour un multiple de 1,30x, contre 10,8 % pour l'ensemble du capital-investissement français et 13,3 % pour le capital-transmission, selon l'étude France Invest / EY sur la performance nette à fin 2025 (375 fonds analysés). Ce chiffre agrège près de quarante générations de fonds et intègre la valeur estimée des participations non encore vendues : il décrit une moyenne historique, pas un rendement attendu.
Cette moyenne ne correspond d'ailleurs à aucun fonds réel. Classés par performance puis découpés en quatre groupes égaux, les 25 % de véhicules les moins performants affichent -12,7 % par an, les 25 % les plus performants 19,0 %, soit plus de trente points d'écart. L'année de lancement du fonds — son millésime, dans le vocabulaire du secteur — pèse elle aussi lourd : les fonds de venture nés en 2015 affichent 22,6 % par an, ceux de 2017 5,0 %, deux générations pourtant proches.
Dans un catalogue d'éditeur, la moyenne des ventes ne dit rien de la valeur de l'ensemble : tout dépend de la présence ou non du best-seller. Lire un chiffre de venture commence par la même question, moyenne ou distribution.
À retenir
- Le venture prend une participation minoritaire en fonds propres dans une entreprise dont la valeur repose sur une croissance non encore démontrée, sans dette et sans garantie.
- Le segment concentre la majorité des entreprises accompagnées par le capital-investissement européen, mais une petite part des montants investis.
- Les moyennes de performance y sont peu informatives : l'écart entre les quartiles extrêmes dépasse trente points.
Ne constitue pas un conseil en investissement. Les informations publiées sont fournies à titre purement informatif et pédagogique.